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Sitarane, entre légendes et réalité
Publié : samedi 27 mars 2010 à 09:58
Nous étions en octobre 1909. Cela faisait déjà deux ans qu’Alcide n’avait pas revu Firmin, son frère ainé qui habitait à Saint Pierre, lorsqu’il vint passer quelques jours sur Saint Denis. Toute la famille s’était serrée dans la petite case pour l’accueillir avec sa femme et ses 4 enfants. Les retrouvailles avaient été joyeuses et Joséphine, pour l’occasion, avait tué un des précieux coqs de Guillaume, malgré ses inutiles protestations. Ce soir là , réunie autour du repas dans la cour de la case, toute la famille attendait avec impatience le récit que leur avait promis Firmin sur les derniers évènements de la capitale du sud…
Tout avait commencé il y avait un peu plus d’un an. La région de Saint Pierre qui alors ne connaissait pas un taux de criminalité plus élevé qu’ailleurs, avait vu le nombre de ses cambriolages monter en flèche et avec lui la peur s’installer dans la population. La méthode utilisée par les malfrats était pour le moins originale. Les voleurs s’attaquaient aux portes des cases pourtant munies de serrure, à l’aide d’un vilebrequin. Chacun de leur forfait était commis dans la plus grande discrétion, pas un bruit, pas un seul propriétaire qui ne dorme pas sur ses deux oreilles et pas un chien qui ne se mette à aboyer. Face à une si redoutable efficacité, les maitres des lieux avaient redoublé d’ingéniosité pour inventer de nouveaux systèmes de fermeture…mais rien n’y fit.
- « On a laissé la police faire son travail », expliqua Firmin, « mais nous autres à Saint Pierre, on sait pourquoi la bande leur a échappé si longtemps… »
Tout à son plaisir de tenir son auditoire en haleine, Firmin marqua une pause.
- « Sorcellerie ! ».
Alcide, ne voulait pas croire à ces histoires de bonne femme, le père Grégoire lui avait toujours dit que la sorcellerie était le vestige d’anciennes superstitions, et superstition et religion ne font pas bon ménage dans l’esprit d’un homme d’église ! Alcide, ne releva pas. II savait aussi que l’on ne discute pas plus avec les croyances qu’avec les cyclones. Il constata en souriant, les yeux écarquillés de sa mère accrochée au bras de Guillaume. Si Firmin continuait ainsi, ils allaient finir par tomber de leurs orbites.
- « Saint Ange court toujours mais le bougre est connu à Saint Louis. J’ai recontré quelqu’un qui s’était rendu dans son cabinet consultation, sur les bords de la rivière Saint Etienne. Il a eu la peur de sa vie. Sa case était constituée de deux pièces au sol de terre battue et au toit couvert de feuilles de latanier. Sur le plafond le sorcier avait mit des peaux de cabris noirs. Sur une table, il y a avait « petit Albert » avec toutes les formules magiques et dans un coin : un squelette d’enfant. Saint Ange lui parlait devant le miroir pour communiquer avec les esprits. Il appelait ca ; faire « danser ti baba ».
La nuit était bien installée maintenant et le feu reflétait sa lueur rougeoyante sur les visages captivés de l’assistance. On pouvait sentir les longs frissons courir dans le dos de l’auditoire, qui s’amusait à se faire peur, tout en se félicitant d’habiter si loin de Saint Pierre.
- « Avant de commettre son crime il parlait aux esprits, au milieu même de la rue de sa victime. Pierre Payet l’a vu faire, en pleine nuit, 3 jours avant d’être cambriolé. Un ami qui travaille à la police, m’a raconté qu’il brulait du camphre et qu’il utilisait un jeu de cartes et des bougies. Saint Ange passait la carte de roi de pique dans la flamme pour interroger les esprits », Firmin accompagna ses paroles d’un geste vif sur les flammes de l’âtre et Joséphine sursauta.
- « Après ca, ils entraient chez les gens. Tout le monde dormait puisque ce sorcier avait empoisonné ses victimes et leurs chiens pour les faire dormir. Après ils ont commencé à tuer, et à boire le sang. Du « sirop de cadavre » ils appelaient ça ! Sitarane, était celui qui portait les coups. Il a commencé par tuer Hervé Deltel, mais son pire crime reste celui des époux Robert. Le jeune instituteur et son épouse enceinte de 6 mois ont été massacrés dans leur lit et le cadavre de Mme Robert a été souillé. »
Alcide, bien que fasciné par cette histoire, l’était d’autant plus par les qualités d’orateur de son frère. La tension était à son comble lorsque, comme pour confirmer les thèses surnaturelles de ces crimes, un chien se mit à hurler à la mort. Prudent pris soin de le laisser finir sa chanson macabre et repris :
- « Mais les morts, sont revenus. Un des crimes de la bande a été déjoué par les fantômes de leurs trois victimes…Voilà comment ca c’est passé : début septembre, les scélérats avaient prévus de s’attaquer au commerçant Celly. Alors qu’ils sont entrain d’accomplir leur cérémonie des bougies en pleine rue, Saint Ange est surpris par trois personnes qui passent à environ un mètre d’eux. Il a juste le temps d’apercevoir deux hommes vêtus de blanc, ainsi qu’une femme enceinte vêtue d’une longue robe rose, mais à peine a-t-il bondit sur ses pieds, qu’elles ont disparues… Cependant, ils décident d’aller un peu plus loin et recommencent leur cérémonie. Saint Ange, déclare la voie libre et ils se rendent à la boutique de leur victime. Fontaine sort le vilebrequin de son Bertel, ils lèvent la tête et là, face à lui, il découvre horrifié les fantômes de ses trois victimes qui lui barrent le passage. »
Joséphine se signa, Alcide sourit et Firmin conclut
- « Lé trois zesprit zon sauvé à Celly ce soir là et Sitarane et sa ban dalon lé parte plus vite qu’un lavement du docteur Roussel* ! »
Toute l’assistance éclata d’un rire libérateur et la tension provoquée par les histoires de Firmin s’évapora d’un coup.
Ce qu’Alcide ne savait pas, c’est que quelques mois plus tard, il assisterait de ses yeux à l’exécution des buveurs de sang…
* Le docteur Roussel à vraiment existé. Il était Medecin dans la commune du Tampon et a été le Medecin légiste sur les crimes de Sitarane. Les histoires "paranormales" relatées ici, sont des histoires qui, à l’époque, ont réelement circulées dans la population réunionnaise.
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