Elections,
Nervis,
1914,

Réunion lontan
Chaque semaine, Laure Straub vous racontera l’histoire, d’Alcide petit créole (...) En savoir +
Elections, nervis et bain de sang.
Publié : vendredi 2 juillet 2010 à 16:49
- Modifié : 2/07/2010 à 16:14
Xué s’était mariée l’année suivante. Alcide avait pris son premier poste d’instituteur à Saint Denis. La vie suivait son cours mais Alcide restait amer. La mélancolie s’était emparé de lui, il passait de longues heures à se promener seul, à rêvasser et à écrire dans son petit carnet.
Les relations avec son père s’étaient tendues. Guillaume lui reprochait silencieusement l’humiliation qu’il avait subie chez les chinois et il ne comprenait pas que son fils traine ainsi des heures à ne rien faire. « Nous n’aurions pas du le laisser faire ses études » disait-il souvent à Joséphine « il a perdu le sens des réalités, il a le bras ramolli par la paresse. Il vit la tête dans ses livres et ne s’intéresse pas à ce qui l’entoure. A son âge un garçon doit construire sa vie, chercher une femme, et se comporter en homme ! »
- « Comment il est mon Leconte de Lisle ? » Ironisa le père Grégoire.
L’office du dimanche s’était tenu sous une chaleur accablante et le père Grégoire, dégoulinant de sueur, s’affala sur le vieux banc de la sacristie. Le bois craqua sous son poids et le père tenta vainement de cacher une grimace de douleur. L’âge commençait à se faire sentir et Alcide s’inquiétait souvent pour son ami.
- « Pourquoi m’appelez vous ainsi » demanda Alcide ?
- « Mais parce que ton père n’a pas tout à fait tort, Alcide. Tu ne peux pas continuer ainsi à te trainer en griffonnant tes regrets au fil de tes cahiers. Je t’appelle du nom du poète car tu n’es pas sans savoir que c’est à la suite d’un chagrin d’amour qu’il a écrit ses plus belles œuvres. Les amoureux éconduits ont souvent trouvé dans leur malheur une source d’inspiration, c’était également le cas de Leon Dierx, éconduit par sa cousine. Mais Alcide… si tu traverses aujourd’hui les mêmes affres que ces deux grands hommes, nous savons, toi comme moi, que tu n’auras jamais leur talent. Ne perd pas ton temps dans ces niaiseries et reprends toi en main. Aide-toi et le ciel t’aidera ! »
- Amen ! réplica Alcide sur un ton qui ne lui ressemblait pas.
Le père Grégoire s’inquiétait pour son petit protégé. Il ne supporterait pas de voir tous ses efforts anéantis pour une sotte amourette d’adolescent. Ridwan s’était déjà laisser entrainer dans une course à la bêtise et à la violence. Qu’avaient donc ses enfants dans la tête ?
Alcide avait écourté sa visite. Décidément, le père Grégoire vieillissait. Il radotait toujours les mêmes sermons, les mêmes morales et lui servait les mêmes expressions toutes faites. Comme s’il n’en entendait pas déjà suffisamment avec son père ! Personne ne comprenait la révolte qui l’habitait. Il s’était donné entièrement à ses études, avait subit pendant une grande partie de sa scolarité les pires humiliations, avait travaillé dix fois plus que tous ses camarades. Il avait toujours marché droit, et avait été un « bon » fils. Et tout ca pour quoi finalement ? Rien ne changerait jamais dans cette société, il serait toujours un « nègre ». Il avait rêvé sa vie avec Xué, depuis ses 9 ans, le jour du grand cyclone (voir Alcide épisode 4) et aujourd’hui c’est tout son monde qui s’écroulait. Il n’arrivait plus à trouver un nouveau sens à tout ça.
Dans le genre révolté, son ami Ridwan n’était pas mal non plus. Lorsqu’Alcide arriva devant chez lui, il le trouva entouré par une dizaine de solides gaillards. Ridwan s’était fait enrôlé dans cette bande de nervis quelques mois plus tôt. C’était son patron, propriétaire terrien qui avait été à l’initiative de la constitution de ce groupe. Quelques bouteilles de rhum et menus cadeaux avaient suffit à convaincre ces hommes qu’ils étaient animés des plus pures convictions radicales socialistes... Ridwan était peut être le moins dupe et le plus sincère de la bande, c’était avant tout le flot de promesses, pourtant plus irréalistes les unes que les autres, qui avait su le convaincre.
Le groupe s’agitait autour du journal « Le Peuple » que Ridwan déchiffrait à grand peine pour ses compagnons illettrés :
« Moussa passait pour un fier à bras d’une force herculéene. La Réaction lui avait offert de l’argent pour l’embaucher dans sa bande. Il avait refusé. Alors il fut menacé de mort. Il s’en amusa. Sa confiance en lui devait lui être funeste. En une minute, il est entouré, et malgré sa vigueur, comme il est sans arme, renversé , maintenu à terre. On tire sur lui à bout portant. Un des bandit lui enfonce dans le crâne un poignard. Et puis pour l’achever, on lui écrase la tête avec un parpaing pesant au moins 20 kilos. La cervelle jaillit hors du crâne. La bande d’enfuit alors… »
A ces mots, les cris de guerre jaillirent de toute part, « Nou ca languet à zot ». Le « Moussa » en question, faisait encore peu parti de leur groupe… Les élections avaient lieu dans 15 jours. A Saint Denis, elles opposeraient Gasparin à Brunet Million. Alcide avait bien essayé d’expliquer à Ridwan que tout cela n’était qu’un jeu de dupe dans lequel il n’était qu’un pion. Les hommes politiques changeaient de bord et d’idées plus vite que « le soleil y remplace la pli a st Denis ». Mais rien à faire, Ridwan s’accrochait à l’espoir d’un changement. « Tout cela finira mal » pensa Alcide dans son fort intérieur.
La suite lui donna raison. Les élections de 1914 restèrent longtemps dans les anales réunionnaises comme faisant partie des plus violentes jamais organisées dans l’île. Le 26 avril, jour du scrutin, on dénombrait 14 morts et 300 à 400 blessés… dont Ridwan faisait parti.
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