Réunion lontan
Le cyclone de 1904
Publié : vendredi 5 mars 2010 à 15:42
- Modifié : 5/03/2010 à 09:32
Nous étions le 19 mars 1904, 4 ans déjà étaient passés dans la colonie. Alcide allait sur ses 13 ans. Il savait que sa période de scolarité obligatoire touchait à sa fin et son père parlait déjà régulièrement de le placer en apprentissage.
Le père Grégoire, lui, ne l’entendait pas de cette oreille et était bien décidé à braver l’autorité de Guillaume pour pousser Alcide un peu plus avant dans les études. IL aurait aimé voir l’enfant intégrer le séminaire, malheureusement, il aurait fallu pour cela pouvoir l’envoyer en métropole et il savait que ni lui ni Guillaume n’en aurait eu les moyens. A défaut, il se disait qu’Alcide ferait un bon instituteur et que la réunion en avait bien besoin.Grégoire, en route vers la case de la famille Grondin, était perdu dans ses réflexions lorsqu’une bourrasque un peu plus forte que les autres lui envoya le rabat de sa soutane en plein visage. Il leva vers le ciel un regard inquiet. Le vent forcissait depuis deux jours déjà et les gramounes prédisaient un cyclone imminent.
Alcide n’entendit pas le père Grégoire arriver. Accroupi aux côtés de son ami Ridwan il était tout absorbé par le remue ménage qui venait de la maison d’en face. Un peu plus tôt dans l’après midi, une charrette tirée par deux gros bœufs avait amené jusque là une nouvelle famille d’immigrés. Ils étaient quatre aidés par quelques solides gaillards qui débarquèrent prestement une dizaine de grosses malles de cuir. Les nouveaux venus devaient être aisés car la case était une construite en dur. Elle appartenait à un commerçant chinois du centre de Saint Denis qui l’avait de toute évidence louée aux nouveaux arrivants. Mais ce qui fascinait vraiment Alcide c’était la jeune chinoise qui était descendue, gracile, de la carriole. Elle était vêtue d’une veste large aux manches trop courtes par dessous laquelle elle portait des pantalons qui lui arrivaient mi-mollet. Ses pieds, minuscules était chaussés d’étrange ballerines noires et pointues, comme fendues par le devant et qui laissaient apparaître des bandages blancs. Elle avait tourné son visage vers les deux gamins accroupis contre le mur et l’espace d’un instant Alcide avait entendu son regard noir et profond lui parler un langage inconnu. Elle avait saisi son petit frère par la main et avait disparue dans la case.
Le père Grégoire le tira de sa rêverie et, gêné, il bondit sur ses pieds en entendant sa voix familière.
- Alcide, si les vents forcissent de trop, tu diras à tes parents de venir au presbytère ce soir, les murs en paille de ta case ne supporteront pas un cyclone trop violent.
Alcide avait acquiescé et partit mettre les coqs, qui s’agitaient dans la cour, à l’abri.
Le lendemain, sur les coups de 16H00, la famille Grondin, comme une dizaine d’autres familles de la commune vint frapper à la porte du presbytère. Les habitations en dur n’étaient pas chose courante encore et les murs de galet du presbytère, restait un abri plus sur que les cases de paille que le vent soufflait si vite. Ce fut pour Alcide et les autres malheureux qui avaient trouvé refuge chez le père Grégoire une des plus longues nuits qu’ils n’aient jamais vécues. Le vent hurlait dehors et s’introduisait dans les bâtiments par le moindre interstice, des craquements terribles se faisaient entendre mais le vent les recouvrait si bien qu’on ne savait plus distinguer s’ils venaient des manguiers de la cour ou de la charpente du toit. Au milieu de la nuit, une brève accalmie permit à quelques familles épouvantées de venir trouver refuge au presbytère et le récit qu’ils firent de ce qu’ils avaient vu et vécu à l’extérieur fit pleurer les enfants terrifiés et gémir les femmes. La tempête reprit de plus belle et le père Grégoire expliqua que ce devait être l’œil qui était passé sur Saint Denis. Il avait demandé à ce que tous prient ensemble et le murmure des « notre père » et des « je vous salue marie » qui venait se mêler au vacarme de la tempête donnait à la scène des airs d’apocalypse. Les enfants qui n’avaient pas compris, imaginèrent l’œil du diable les regarder de son air mauvais et grand-mère kal leur fit, à ce moment précis, figure de bonne fée.
Le matin, pourtant, finit par arriver. Lorsqu’ils sortirent constater les dégâts le soleil brillait d’un air innocent, comme si jamais il n’avait abandonné les hommes…
Dans la cour du presbytère, le manguier centenaire s’était effondré, épargnant de peu les murs de l’édifice. Les nouvelles commencèrent à arriver de toutes parts ; les ponts des marines ont été enlevés par la mer, disaient les uns ; L’hôtel du Gouvernement, la Cathédrale, l’Hôpital militaire, l’Hôtel de Ville, le lycée n’ont plus de toit, racontaient les autres. Le marché et le théâtre sont également touchés apprit-on un peu plus tard. Aucune commune de l’ile n’avait été épargnée, des milliers de famille avaient tout perdu, les cultures étaient ravagées et on commençait à compter les morts.
Sur le chemin du retour, Alcide et sa famille furent atterré par l’ampleur des travaux à entreprendre. L’ile mettrait des mois à se remettre de cette catastrophe. Devant chez lui, Alcide trouva la jeune chinoise, à l’endroit même ou lui et Ridwan s’étaient installés pour l’observer la veille. Elle était prostrée, en larmes. Un pan de sa case était effondré. Ridwan arriva en courant ;
- Son ti frère lé mort, li lé sous ban grava.
Alcide sentit son cœur se crisper dans sa poitrine. A compter de ce moment, un lien aussi invisible qu’indéfectible l’unit à la jeune chinoise. Il eut envie d’aller prendre la gamine dans ses bras pour lui murmurer à l’oreille – inkiet pas ou, mi sé kwa i fé.
A suivre
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